18 janvier 2026

Interview (explosive) sur l’alimentation

 

1/ Chère Isabelle Saillot[1], tu affirmes que nous faisons complètement fausse route depuis le néolithique concernant notre régime alimentaire, comment peux-tu être aussi affirmative alors qu’en plus aujourd’hui l’espérance de vie a depuis décuplé  ?…

– Comme l’ont établi les préhistoriens depuis quelques décennies – en particulier grâce aux mesures isotopiques dentaires – et ainsi que le rappelait J.J. Hublin dans son cours au Collège de France en 2018 (« L’homme prédateur »), notre espèce et ses ancêtres avant elle se sont alimentés principalement des produits de la chasse depuis deux millions d’années. Cette durée représente environ 100.000 générations, soit nettement assez pour que des adaptations à une alimentation carnée riche en acides gras s’inscrivent dans nos gênes, dans notre anatomie et dans notre physiologie. C’est donc en tant qu’espèce de chasseurs que nous avons inventé, il y a 10.000 ans, de remplacer notre viande quotidienne par des céréales, notre « pain quotidien ».

Les effets désastreux sur la santé ont été immédiats (quelques centaines d’années), et sont très bien documentés par les archéologues : notre taille moyenne a perdu 8 cm, notre cerveau a perdu 10% de son volume, notre musculature a fondu, nos os ont perdu en densité, notre espérance de vie a chuté, et une foule de maladies sont apparues comme les caries et abcès dentaires, l’arthrose et les rhumatismes…

Les textes, statues et momies égyptiennes, une civilisation à l’alimentation lourdement céréalière, font partie des témoignages archéologiques qui nous révèlent le mieux cette tragique dégradation de la santé, qui à l’époque n’avait encore que 3 à 5.000 ans d’ancienneté : sur les statues on voit les scribes en surpoids marqué (gros ventre et gynécomastie caractéristiques), et les momies portent des pathologies qu’on appelle aujourd’hui – de façon si ridicule – des « maladies de civilisation », qui en fait ont explosé dès le Néolithique : diabète, cancer, athérosclérose, hyperostose… L’abandon de notre alimentation génétique, carnée, la seule dont nous pouvons extraire facilement tous les nutriments dont notre organisme a besoin, a marqué le début de la généralisation de ce qu’on appelle maintenant les maladies métaboliques, découlant directement de multiples carences et surtout d’une surconsommation prolongée de glucides conduisant inexorablement à l’insulinorésistance.

– Quant à l’espérance de vie, j’ai mal choisi mon terme : il faut plutôt parler de longévité pour éviter les mirages statistiques ; en effet l’espérance de vie inclut les morts en bas-âge (30 à 50% des naissances jusqu’au 19ème siècle), ce qui l’abaisse de façon ridicule. La longévité, qui est l’âge statistique auquel meurent les adultes âgés, est bien loin d’avoir décuplé car de récentes études montrent qu’elle était déjà de plus de 70 ans au Paléolithique, comparable à celle de certains pays aujourd’hui. Si elle a été fortement allongée dans les pays occidentalisés, c’est grâce à la généralisation des vaccins et antibiotiques/antiseptiques, et à la forte réduction des accidents invalidants ou mortels (travail, chasse, guerre).

 

2/ N’adoptes-tu pas plutôt le régime alimentaire dit «paléolithique » plutôt « carnivore » (et à base d’animaux sauvages) alors que nous sommes dit « omnivores » ?…

 

– Comme la plupart des régimes à la mode, le régime dit « Paléolithique » ou plus souvent  « Paléo » n’a pas d’enregistrement officiel, il en existe autant que de nutritionnistes. Mais pour simplifier, il consiste à éliminer tous les aliments préparés et à ne consommer que ce qu’on pourrait trouver dans la nature à l’état sauvage, donc il reste : viande & produits de la mer, fruits et légumes. C’est un régime sous lequel vous pouvez avoir des alimentations totalement différentes en termes nutritionnels : vous pouvez faire un paléo végan, carné, ultra-glucidique ou sans glucides… Bref ce terme ne veut pas dire grand-chose, et surtout, il se fonde sur une méconception historique : au Paléolithique il n’existait aucun de nos fruits et légumes contemporains. Tous ont été complètement transformés par l’horticulture (sélection artificielle) pour être plus gros, plus sucrés et sans pépins, et une grande part d’entre eux n’ont jamais existé en Europe, ayant été importés très récemment à l’échelle historique. Donc si vous prenez un steak, des haricots verts et une orange en croyant manger « Paléo », tout votre apport végétal est une création récente de l’ingénierie botanique et en outre, à base de plantes n’ayant pas existé en Europe avant l’époque des grandes explorations : il n’y a vraiment rien de « Paléo » à ça… Il faut dire néanmoins que globalement ce régime ne peut être que bénéfique à la santé en éloignant les gens de la « malbouffe ».

Donc non je n’adopte pas ce régime, ni aucun régime d’ailleurs. Comme environ un million de personnes dans le monde (valeur estimée) je ne fais que renouer avec l’alimentation humaine génétique : les lions mangent comme des lions depuis qu’ils sont lions, les gazelles mangent comme des gazelles depuis qu’elles sont gazelles, il est temps que l’homme remange comme un homme, ainsi qu’il le faisait depuis qu’il est homme !

 

2.1. C’est-à-dire ?…

 

– La paléoanthropologie nous indique que depuis plus de deux millions d’années, les espèces successives du genre Homo ont consommé sans cesse plus de viande. De charognards occasionnels vers trois millions d’années, nos ancêtres deviennent de puissants chasseurs avec H. Erectus, aussi intelligent que bien outillé, qui ne tarde pas à incarner le super-prédateur de son écosystème.

À partir de ce moment, la signature isotopique de l’espèce humaine traduit une alimentation encore plus riche en viande que celle des loups et des hyènes ! On estime qu’un chasseur paléolithique consommait de 2.000 à 4.000 kcal. par jour de produits de sa chasse représentant au moins 80% de protéines et graisses animales, légèrement augmentées de quelques tubercules et baies essentiellement à l’automne ou en période de disette.

Contrairement aux animaux carnivores, dès le début l’espèce humaine a privilégié les parties les plus grasses, et nous sommes les seuls carnivores à avoir systématiquement brisé les os et les crânes pour en extraire moelle et cerveau : en Allemagne, une véritable « usine à graisse » des Néandertaliens (–125.000 ans) vient d’ailleurs d’être publiée dans Science advances. Ces données expliquent que le volume de notre cerveau, constitué à plus de 60% de graisses saturées et de cholestérol, a littéralement explosé en à peine 1.5 million d’années.

– Mais l’adaptation à une alimentation ultra-carnée peut être prouvée de façon encore plus simple : par la structure de notre système digestif. L’acidité de l’estomac (en bonne santé) est d’environ 1.5 (pH), plus forte que celle d’un lion et équivalente à celle des vautours… charognards comme nos ancêtres ! Notons que la quasi-suppression de la viande rouge de nos régimes modernes explique la véritable pandémie de reflux gastrique/acide en pleine progression aujourd’hui ; ensuite, notre intestin grêle s’est considérablement allongé pour pouvoir absorber les acides gras et aminés décomposés par l’acidité stomacale, tandis qu’au contraire notre côlon, doté de la fonction de fermentation des végétaux, s’est réduit à la portion congrue ; enfin, la disparition des plantes de notre alimentation paléolithique rend compte de la présence de l’appendice, inutile vestige de nos ancêtres herbivores. Notre système digestif de pur chasseur explique, entre autres, les innombrables pathologies digestives apparues à l’adoption d’une alimentation génétiquement erronée au Néolithique, dont aujourd’hui la véritable explosion des cas de cancer du côlon est peut-être la pire expression. Des pathologies qui, pourtant, ne cesseront de s’étendre avec l’occidentalisation mondiale… jusqu’à ce que l’humanité redécouvre – enfin ! – son alimentation génétique.

 

2.2. Tu affirmes que l’on aurait perdu 8 cm de taille, mais ne dit-on pas que les générations depuis le « baby-boom » (remplacé il est vrai actuellement par le « papy-boom ») avaient grandi bien plus que celles qui les précédaient ?…

 

– Tu m’entraînes un peu loin de notre thème, mais je me souviens avoir vu passer des informations selon lesquelles la hausse de la taille moyenne des populations après la seconde guerre mondiale ne ferait que compenser, statistiquement, la diminution qui était intervenue à partir du début de la révolution industrielle : à cette époque, l’Europe connaît une explosion de sa population ouvrière et un abaissement considérable de la qualité de vie moyenne. Pauvreté, dénutrition et carences, détresse et maladies infectieuses se multiplient, au premier rang desquelles la tuberculose, autant de facteurs provoquant un retard de croissance chez les enfants ; je crois même me souvenir que cette diminution de taille, en particulier à cause de la tuberculose, pouvait présenter quelque avantage sélectif du point de vue de l’adaptation… d’intéressantes références à retrouver. Donc la hausse de la taille moyenne des populations depuis 3 ou 4 générations pourrait n’être qu’un effet de la quasi-disparition de ces pathogènes. De même, la chute de la taille moyenne au Néolithique a été due aux effets combinés d’une profonde dégradation de l’alimentation – comme nous l’avons évoqué – entraînant carences, insulinorésistance et toutes les pathologies en découlant, mais également de l’apparition des premières épidémies infectieuses – facteurs de retards de développement – par promiscuité entre sédentaires et entre sédentaires et bétail.


3/ Tu affirmes aussi que la culture céréalière et végétale à base d’ailleurs du régime « végane » (et de la « viande » du même nom produite par un Bill Gates ayant acheté d’énormes quantités de terre aux US et ailleurs pour ce faire) détruit les sols (en Amazonie par exemple), dont les prés autrefois pétris par les bovins petits mammifères et vers de terre…

 

– La destruction des sols par l’agriculture industrielle est bien documentée, et paradoxalement, ceux qui la critiquent le plus sont les mêmes qui prônent de ne manger que des plantes… Un vaste mouvement fourre-tout-à-l ’aveugle de l’anticapitalisme du moment. Les monocultures intensives nécessitent des déforestations et assèchements et des épandages de pesticides, pas seulement en Amazonie mais partout dans le monde : les unes chassent et font disparaître les organismes adaptés aux forêts et zones humides (mammifères, oiseaux, batraciens, insectes et bactéries), les autres éradiquent sélectivement les insectes et par là-même déstructurent tout la chaîne alimentaire : sans insectes plus d’oiseaux, sans oiseaux plus de petits mammifères… En France, la chute de biodiversité dont les médias nous assomment – disparition des abeilles et des oiseaux – tient en grande partie à l’agriculture intensive… quand dans le même temps – miracle des ondes – gouvernement et médias à l’unisson nous enjoignent de manger toujours plus de végétaux…

– Fournir à l’humanité l’alimentation carnée qui était spontanément la sienne jusqu’au Néolithique nécessiterait de retourner à des terres de pâturage, des sols naturels encore enrichis par les bovins et ovins, rendant toute sa riche biodiversité aux milieux. Certes les pâtures remplacent elles aussi les forêts, mais à la faveur d’un enrichissement considérable des sols et une multiplication de leurs hôtes mammifères, oiseaux, vers et bactéries. N’oublions pas enfin que les forêts ne sont nullement le « poumon du monde », le taux d’oxygène atmosphérique étant statistiquement stable sur Terre depuis la fin du Protérozoïque il y a plus de 500 millions d’années.

 

Interview réalisée par Lucien Oulahbib (à paraître aussi dans le numéro automne de Dogma.lu (ainsi qu’un article tout aussi explosif !)

[1] Après un master en Physique fondamentale puis un master et un doctorat en Paléoanthropologie, I. Saillot fonde puis anime pendant 10 ans l’Institut Pierre Janet (devenu Réseau Janet), qui acquiert rapidement une reconnaissance internationale. En parallèle de son activité d’enseignante libérale (physique et maths), elle contribue, depuis, à la recherche sur P. Janet en publiant dans des revues à comité de lecture ou en communicant lors de congrès de psychologie ou de psychotrauma. Il y a 10 ans elle se forme dans le domaine de la nutrition, un champ à la croisée de ses connaissances en psychologie et en préhistoire… dont elle vient récemment de faire une première synthèse. Un domaine qu’elle projette maintenant de diffuser auprès du grand public, des spécialistes, et dans la recherche. Elle est rédactrice adjointe de Dogma.

 


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Lucien SA Oulahbib

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