7 février 2023
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Algérie : La simple et… triste vérité

Triste consolation, l’horreur de la guerre, nous l’avons tous partagée depuis nos premiers bonnets d’ânes jusqu’à ce jour où la deuxième Gaule fut illuminée par un génial ‘Je vous ai compris’. On ne saura jamais si cette affirmation à double sens s’adressait aux Arabes ou aux pieds-noirs. Depuis, quelque part entre Dunkerque et Tamanrasset, une collectivité bâtarde est devenue complètement allergique aux subtilités de la géopolitique. Nous, les fils de tous ces cons qui s’étaient laissés berner par qui vous savez, subodorions déjà que, les idéaux, les religions, les héritages en tous genres et les ‘soi-disant’ bons voisinages, allaient nous propulser dans cet univers d’incompréhension généralisée.
Quant à Vercingétorix, grandeur cinquième république, il ne faisait que nous méditer la plus spectaculaire des césariennes.
La seule chose à comprendre, c’est qu’en bafouant la vérité, la politique se place au-dessus de l’homme et se fait trop souvent aux dépends de ce nigaud.

L’Algérie, ce n’était pas seulement un havre de prospérité pour des colons séculairement implantés sur une terre usurpée. C’était aussi une patrie qui nous a vu naître et grandir dans un paysage social et ethnique des plus bigarrés. Il y avait des riches, des pauvres et beaucoup d’indigents. Des Chrétiens, des juifs et beaucoup de Musulmans. Des colons, des petits artisans et beaucoup d’exploités. Des Français, des réfugiés et beaucoup d’autochtones. Comme partout, il y avait aussi de l’injustice du racisme et, pour ne pas faire exception, suffisamment de brins pour faire un bouquet au fascisme. Le bleu de son ciel ne nous épargnait pas des bleus de la vie et, en nous dardant l’épiderme, son chaud soleil s’usait à entretenir nos illusions. Il y avait aussi la France d’avant guerre et ses idées, parfois, généreuses. De mon point de vue de jeune citoyen, à l’exception de l’anisette qui, ‘grâce à Dieu’, ne supportait pas de couler sous d’autres cieux, rien n’était trop différent de ce qui se passait ailleurs.

A ma connaissance, nous avions tous les mêmes droits et les mêmes devoirs. Les uns comme les autres n’étaient ni plus, ni moins bafoués, que dans n’importe quelle banlieue parisienne. Les écoles étaient tellement fidélisées à l’éducation métropolitaine, qu’elles persistaient grossièrement à mentionner notre prétendue ascendance gauloise.
(Quelle ne fut pas ma rage d’apprendre que Vercingétorix dut déposer les armes devant ce crâneur de César ! Pour ne pas en louper une, mon père n’avait pas trouvé mieux que d’affubler mon défunt aîné du prénom de Jules et l’aîné par élimination, du prénom de César)

Autant que je sache, le colonialisme ne se devinait pas dans la vie de chaque jour et le cœur de l’ Algérie semblait battre sereinement au rythme de la civilisation française. En tant qu’ Africains, nous avons quand même dû commencer à revenir de loin, puisque les hostilités débutèrent pour mettre la colonie à feu et à sang, huit ans durant.

Puis il y a eu des pourparlers à Evian pour y mettre fin, ceci, au bénéfice d’une transaction commerciale sans précédent : des millions de barils en échange d’un petit million de sacrifiés. Ayant été chargée de gagner une guerre, l’armée française a ensuite été priée de tourner sa veste. A l’endroit, cela a fait des quillards, à l’envers, des… harkis. Comme quoi, on ne fait pas toujours bons cas des mêmes… combats !

L’Algérie, c’était tout cela, pèle, et bien d’autres choses, mêle. Au moment de nous faire la malle pour fuir cette jungle où la désinformation faisait autant de dégâts que n’importe quel type d’explosif, il ne restait plus une seule valise pour rapatrier la vérité. C’est vrai que notre accent prenait déjà toute la place ! Je tiens à mettre le mien au diapason de ce chapitre, pour me faire le folklorique troubadour d’une version de l’histoire, qu’aucune autre musique ne saurait mieux réhabiliter. Laissez-vous transporter par cette balade qui pourrait s’intituler ‘ma parole d’honneur’ :

En premier lieu, il faut savoir que notre paysage ne se prêtait pas à recevoir des hommes-singes se balançant d’un arbre à l’autre, à moitié nus. Moi… Davidex ! Pas Tarzan ! Vous… pas… Jane… non plus !

C’est vrai que dans la gêne il n’y a pas de plaisir, mais de là à nous prêter le fantasme de vouloir tout grimper ! Quand même plus proches de Zorro, nous arrivions sans nous presser, en bus, en calèche ou à pieds. N’oublions pas que le métro était ‘politain’ ! Nous portions cravates en dehors de l’été et lacions nos souliers toute l’année, sans jamais nous lasser d’être ficelés comme de vrais français ! (Oui ! C’est ce genre de propos époustouflants que j’ai dû tenir bien plus tard à mon sympathique compagnon de voyage, tout comme moi, en permission. A priori bien à l’aise dans mon uniforme de soldat, il m’avait quand même fallu desserrer la liane qui me servait de cravate avant de satisfaire sa curiosité. Lorsque le train s’arrêta pour le débarquer sur sa planète, je pris soin de noter cette incroyable conversation qu’il eut été dommage de ne pas consigner quelque part à côté de ma mémoire)

Quand le journaliste se fait serpent, il l’est à sornettes ! A trop vouloir sonner juste, il n’hésite pas à ramper pour camoufler la bassesse. Que l’on en juge : il paraîtrait que les soldats du contingent en étaient réduits à négocier le prix de l’eau que nous leur vendions. Mais c’est ignoble ! Ces dromadaires se sont trompés d’oasis ou quoi ! Pourquoi ce besoin assoiffé de tromper le peuple de France pour légitimer le militantisme pro-Arabe ? Après tout, il n’est pas traître de conclure que le bon sens ayant conduit à la décolonisation, aurait vraiment triomphé, s’il nous avait fait l’économie d’une guerre. C’est le manque de recul qui a coûté cher, et non ce prétendu commerce de l’eau !

Par contre, ne tolérant aucun recul du double langage, le commerce du pétrole a condamné un troupeau de dromadaires zélés, à se déguiser en chameaux. La bosse du journalisme étant de moins en moins voyante, le renfort d’une bosse de secours s’est avéré indispensable pour affronter un parcours aussi chaotique. Rompus aux traversées du désert, ils sont devenus les inconditionnels du Moyen-Orient.

Quel AB s’exposerait en condamnant sans appel, A qui a d’avance et toujours tort, pour mieux encenser B, ‘qui a d’avance et toujours raison’ ? N’est-ce pas monsieur l’abbé que la vraie BA consiste à CC de toujours faire pencher la balance du même côté ? Mais alors ! Parlez plus fort ! On a du mal à vous entendre ! Décidément, l’information est à la vérité ce que la religion est à la paix !

Alors que l’Algérie française agonisait, il ne faisait pas bon trop s’éloigner de son domicile. La jeunesse végétait dans des petits bars de quartiers, ce qui favorisa de grandes et durables amitiés avec nos aînés métropolitains. Soldats de la dernière fournée, ils semblaient tout aussi perdus que nous et n’aspiraient qu’à retourner au pays, la vie sauve.
Je ne passerai pas au crible la liste de tous ceux qui ont été accueillis dans notre modeste demeure. Ils partageaient nos repas en famille, se ressourçaient sous l’œil bienveillant de ma mère et se seraient volontiers départis du devoir de réserve pour plaire à ma jolie sœur.

Je n’omettrai pas pour autant de mettre à l’honneur ce garçon blond à moustache, originaire du Nord de la France, et qui prit l’habitude de détruire son appareil dentaire pour être envoyé à Constantine, lieu privilégié par la branche médicale de l’armée pour la confection ou la réparation des prothèses dentaires. Il s’appelait Jean ou… Claude, comme mon frère ! (Jean étant le deuxième prénom de Claude, mon frangin) Pour le plaisir de me revoir, il s’amusait à mystifier sa hiérarchie avec la candeur qui le caractérisait. A chacune de ses récidives, notre amitié s’enrichissait de nouveaux et solides témoignages. Sur le point d’être libéré de ses obligations militaires, il me proposa de le rejoindre en Normandie et d’accueillir ma famille dans la propriété de ses défunts parents. J’aimerais tant le revoir pour lui rendre hommage ! Il ne saura jamais combien je me suis fais violence pour ne pas succomber à une offre si généreuse.

L’ ÉCOLE , L’ AMITIÉ , LA HAINE

Nous sommes au début de l’année mille neuf cent soixante deux, qui marquera l’accession à l’indépendance nationale du peuple algérien. Ma seule certitude du moment est que je tourne volontairement le dos à mon passé, car son berceau me devient inhospitalier. L’Algérie me vomit. Le pays du voile se cache un peu plus la face pour répudier mes racines arabes. J’ai déjà le sentiment de fouler un sol étranger. L’indifférence de l’Orient me jette dans les bras de l’Occident. Je ne ferai pas le même procès à ceux de mes amis arabes qui ont su m’inspirer affection et respect.
Je suis très triste à l’idée de ne plus revoir mes camarades de l’école de chemin de fer de Sidi Mabrouk. Ils me manquent tellement. Nos contacts se sont de plus en plus espacés au cours des deux dernières années. Je les avais quittés une première fois, lors de ma malheureuse tentative de jeter les bases d’un rapatriement à Paris. Depuis mon retour de métropole, je n’en ai rencontré aucun. En prélude à la fin des hostilités, le tourbillon dévastateur de la débandade n’a pas attendu pour déstabiliser et séparer nos destinés. Désormais, le sort de chacun est plus ou moins lié à celui de sa communauté religieuse.

Nous étions une bande d’apprentis avides de connaissances. Les religions ne dressaient pas vraiment de barrières entre jeunes, qu’ils fussent arabes, juifs ou chrétiens. Personnellement attaché au seul culte de lui-même, Dieu était TOUT sauf schizophrène. C’est pourquoi nous nous moquions de ses ambassadeurs, les moins jeunes, qui le revendiquaient, chacun selon son totem.

Chaque vendredi soir, avant de quitter l’école pour le week-end, nous procédions à la cérémonie de remise des clefs (Le responsable des clefs de l’établissement était désigné par roulement) Dans un premier temps, le balai à l’épaule en guise de fusil, nous paradions autour des établis en rythmant nos pas. Au moment de procéder à la présentation des armes avec remise de médailles, dans un garde à vous impeccable, le nouveau responsable se faisait épingler le trousseau de clefs sur la poitrine. Le volet suivant consistait à officier dans les trois religions. J’étais le leader pour la mienne, la juive. A chacun de mes signes, il fallait donner du ‘amen’, du ‘bahoukh hou bahoukh chémo’ ou incliner le buste dans un va et vient ondulatoire. Poccola nous faisait répéter après lui le ‘notre mère qui êtes aux cieux’ ; enfin son tour venu, Rékif nous commandait de nous prosterner à genoux en regardant du côté de la Mecque.

Longtemps après, il se révéla que du haut du bureau du directeur où ils se dissimulaient, les moniteurs guettaient ces séquences théâtrales et se bidonnaient silencieusement jusqu’à l’étouffement, tant nous étions amusants.
Nous prenions le train des apprentis, spécialement affrété par la SNCFA pour transporter les futurs cheminots depuis la gare de Constantine, jusqu’aux portes de l’école de chemin de fer de Sidi Mabrouk. Le trajet durait plus d’une demi-heure et favorisait la naissance d’amitiés solides.

Nous chantions souvent. Chacun de nous se laissait déborder par sa propre fantaisie, ce qui provoquait de mémorables parties de rigolade.

Rekif chantait ‘et maintenant poupée chérie’ tout en mimant le cow-boy du Texas. C’était à mourir de rire ! Poccola persuadé d’avoir la voix de Paul Anka, allait de ses ‘crazy love’ et ‘only you’. C’était un auto-satisfait de naissance. Messissa, le beau gosse, nous racontait en détails tout ce qu’il faisait à sa petite amie. Il faisait profiter tout le monde.
André Méltechan, ce con ! C’était un athlète mal à l’aise dans ses muscles. Notre amitié avait commencé par une courte bagarre en salle de classes. Inutile de dire que je n’avais pas réussi à en placer une. Lui, par contre…

Je l’avais haï jusqu’au jour ou, alité pour un bon moment, il avait sollicité mon aide, espérant combler son retard. Bonne poire, mais sans aller jusqu’à tendre l’autre joue, je m’étais farci plus d’une heure de route pour le satisfaire. Flanqué de tous les cours qui lui faisaient défaut, je m’étais présenté à son domicile après avoir mis mon amour propre à mal pendant tout le trajet. L’accueil fut chaleureux. Sa mère avait insisté pour que je prenne un verre tandis que, d’une voix que je ne lui connaissais pas, André s’était laissé aller à me dire des choses gentilles. J’étais devenu son ami. Un peu réticent au début, je dus me contenter de composer avec l’à-peu-près, n’ignorant pas que, de toute façon, j’étais mal armé pour lui défoncer le portrait. Ce prétentieux eut finalement raison de ma rancune en me faisant partager les sensations enivrantes de la vitesse. Installé à l’arrière de sa moto, je jubilais en faisant corps avec un bolide et un beau con !. C’était grisant et, bien entendu, moins dangereux que de défier le paquet de viande qui était aux commandes.
André était un casse-cou et sa moto, un vrai casse-gueule. Nos vies ne tenaient qu’à un fil, mais le plaisir de fendre l’air était le plus fort. Nous revenions de l’école en un temps record, ce qui me permettait de consacrer une heure de plus aux révisions du soir.

Partisan de l’ Algérie française, mon nouveau copain militait dans un mouvement qui s’était vite avéré d’extrême droite. La sincérité de son amitié à mon égard, l’avait conduit à s’insurger contre les inusables slogans anti-juifs. Prenant la parole au cours d’une réunion pour dénoncer ces abus de langage, il avait dit avant d’être déclaré ‘persona pas du tout grata’ :

– J’ai un bon copain juif et je peux vous dire qu’il n’est rien de tout ce que vous dites !

André avait tenu à me relater les détails de son éviction. La transparence de son regard, la douceur qui caramélisait ses traits et la pudeur qui faisait trébucher ses mots, soulignaient sa fierté non feinte, d’avoir été jeté d’un parti qui me discréditait. Ce faisant, il avait infligé un magistral démenti à la formule lapidaire et sentencieuse qui consiste à dire que ‘tout ce qui n’est pas juif est anti-juif’. Depuis, c’est à lui que je pense lorsqu’il devient nécessaire de dénoncer l’intolérance qui, parfois, envenime aussi la bouche de mes coreligionnaires. Ce n’est pas tout ! Depuis, c’est également à lui que je pense quand, dans les westerns, l’indien et le cow-boy se tailladent ‘gnangnantement’ les mains pour s’unir par le sang.

‘Jeune nation’ de Tixier Vignancourt avait brouillé le jeu en ravivant l’antisémitisme avant de se confondre avec l’ OAS. Si le combat pour l’Algérie française était un tant soit peu lié au ralliement de la communauté juive, alors, cette ultime dérive xénophobe tombait mal. Je me souviens de l’émoi provoqué par l’apparition de croix gammées sur tous les murs des quartiers chrétiens, au moment où tout basculait dans l’incertitude. Comble de l’ironie, le même jour, une délégation de jeunes militants OAS était venue rue Caraman, extrémité de la zone juive, pour nous reprocher notre neutralité. Je m’entends encore leur dire :

– Je vous conseille de revenir après avoir fait disparaître toutes les croix gammées qui ornent vos murs. Aucun dialogue n’est possible dans l’état actuel des choses !
Ils ne sont pas revenus. C’était à prévoir. Dieu que la haine du juif est tenace ! Tant de psychés dévastées par cette gangrène ! Mettez vos gants et prenez de la graine ! N’importe quelle situation tordue ferait l’affaire ! Arrosez-la de ce ferment et vous ne manquerez pas de voir surgir un champignon vénéneux, avec un grand V, un gros nez et un drôle de nœud !

Dis-moi, petit frère ! De quoi te plains-tu ? Relaxe un peu ! Tu ne connais pas ta chance d’être né goy ! Viens donc voir de ma fenêtre et ouvre la bien grande ! Jette un œil sur mon horizon et tu verras qu’à côté de l’angoisse de vivre, il y a aussi l’angoisse d’être juif, dans un paysage social hostile et méprisant. Au lieu de t’essouffler à me vilipender, secoue donc ton arbre généalogique ! Le fruit le plus lourd qui te tombera sur la tête te fera très mal, car il vient de la plus haute branche. Ramasse-le ! Je veux voir la gueule que tu fais avec… un fruit circoncis à la main.
…………………………… Pardonnez-moi ce blanc ! C’est moi tout cacher ! Sorry ! Je voulais dire, tout craché ! Mon R de rien est peut-être déplacé, mais je résiste mal à l’envie de me marrer !
Quoiqu’il m’arrive aussi de me faire chialer ! Petit frère, si tu savais comme ça fait mal de dire :

– Moi ? Je… je suis… juif !

Le silence de plomb qui s’ensuit dans ce salon que je viens de souiller par ma révélation, me paralyse. Vos regards se durcissent en se croisant et le bégayement de la scène me devient insupportable. Ne cherchez plus la mauvaise odeur ! C’est moi qui pue ! Il y avait bien dans l’air un rien irrespirable, et mon aveu vous conforte dans votre souci de vous distancer. Votre dignité offensée s’affiche dans vos chuchotements sournois :

– Avec le nez qu’il a, nous aurions du nous en douter !

Dans mon costume de pestiféré, il y a une erreur de la nature qui ose prétendre au droit de cité. Mon arbre généalogique n’en peut plus d’être le juif de la forêt et ses racines répugnent à toujours devoir se disculper. Dis-moi, petit frère, pour qui te prends-tu ? Lequel de nous deux fait trôner le diable aux premières loges ? Avant de reprocher à Dieu d’avoir été mal inspiré, faut-il encore être sûr de camper du bon côté ! Sans rancune ! Petit frère.

Le sort du juif a cela d’ironique que, de son propre aveu, s’agissant du délit d’innocence, il ne peut être que coupable…

Hum ! Cette phrase est aussi tourmentée qu’un fascicule du droit français !

Les écoles de la république n’étaient pas plus épargnées par la bête dont la silhouette rôdait, sévissant parfois. Les moniteurs chargés de notre formation professionnelle ne lui échappaient pas. Les trois perles qui suivent lèvent tout doute sur le message ADN de ce drôle d’animal, lequel renaît sans cesse sous l’œil désarmé des chercheurs en paternité :
La première est un exemple d’intolérance à faible dose : C’est samedi matin. Nous sommes à l’atelier de chaudronnerie. Je suis désigné par le moniteur pour allumer le four. Je lui suggère de s’adresser à quelqu’un d’autre. Il sait qu’un juif répugne à faire du feu le shabbat mais il ne veut rien savoir ! Je refuse d’obtempérer. Voyant que les choses risquent de mal tourner pour moi, Rekif tente de calmer le jeu et se propose de me remplacer. Peine perdue ! Je …

Qu’auriez-vous fait à ma place ? C’était ça ou la mise à pied de l’école !

La seconde anecdote est un magistral exemple du plus pur antisémite : Toute la classe est passionnée par le cours d’électricité que monsieur Cortes est en train de nous dispenser avec son talent habituel. Soudain, monsieur Asbashewer, moniteur principal, entre en trombe dans la classe. Il semble furieux et s’en prend à monsieur Cortes. Il faut savoir que monsieur Asbashewer est Allemand d’origine. Il faut également savoir que monsieur Cortes est le fils de l’épicière qui nous fait vivre à crédit, qu’il ressemble au prince Rainier et qu’il est juif de par sa mère. Peu avant, les deux s’étaient précisément accrochés sur le problème des incompatibilités d’origines. J’avais entendu les propos de monsieur Cortes qui sortait du bureau du directeur en s’écriant :

– Je sais que cela dérange mais je ne me renierai pas ! Je suis et je resterai ce que je suis !

Re-soudain ! Monsieur Asbashewer se précipite sur moi et m’assène une longue série de gifles magistrales. Il se démène avec furie. Son visage écarlate explose de haine. La rage le fait baver. Il faut croire que ma gueule de petit juif ne lui revient vraiment pas ! Je suis complètement sonné mais je ne bronche pas. La peur de commettre l’irréparable me paralyse. Mon regard étonné ne quitte pas celui de monsieur Cortes, jusqu’au moment où ce dernier se décide enfin à intimer l’ordre au cinglé de cesser son défoulement. N’ayant pas le courage de braver le grand juif, l’allemand préfère changer de victime : c’est la porte qu’il claque maintenant ! Alors là ! Alors là ! C’est trop injuste !

Il faut tout de même savoir que l’allemand avait une bonne raison de m’envoyer en observation à l’hôpital : il avait surpris le sourire que j’avais adressé à mon compagnon de table, lequel, profitant de l’entracte impromptu, avait probablement sorti une de ses habituelles sottises. Mais pourquoi avoir aussi claqué la porte ? Elle ne baillait même pas !
Le certificat médical que ma sœur Maggy avait remis en mains propres au Directeur de l’établissement n’avait pas eu l’effet escompté. Il est plus difficile de déporter un Allemand.

La troisième anecdote ajoute au tableau toute l’ambiguïté qui se dégage d’une situation, dés lors qu’elle implique deux juifs ou plus : nous sommes en train de plancher sur un problème d’électricité. Toute la classe est affolée, et pour cause ! Il s’agit de l’examen qui sanctionne nos trois années d’études dans notre spécialité. Son importance n’a d’égale que la terreur qui se lit dans nos yeux. Ma copie est d’une blancheur effrayante. Pour une virgule, la virginité de mon brouillon s’offrirait au plus triste des porte-mines ! Les autres élèves sont en train de s’escrimer avec une armada de formules. Le temps passe. Je ne dispose plus que de trente minutes. Je dois écrire quelque chose. Il le faut ! Sous la torture, le bon sens commande d’avouer n’importe quoi plutôt que de se complaire dans le mutisme ! La seule alternative est de raisonner au plus simple. Sans plus hésiter, je passe au mode réducteur. En vingt minutes, j’étale quelques lignes sur ma copie. Le cheminement suivi est trop bête de simplicité. Ce n’est hélas pas en coupant les oreilles d’un âne qu’on en fait un cheval !

Résigné, je m’incline bien bas. Les commentaires qui suivent la sortie de classe sont rassurants. Tout le monde a foiré. Il y a autant de réponses différentes que d’élèves. Ouf !

– Vous êtes tous des cons !
Confortés, nous partons tous d’un grand éclat de rire. En présence du Directeur et de tous les moniteurs, monsieur Cortes est debout devant le tableau. Après nous avoir si gentiment complimentés, il procède à la correction du problème en progressant lentement. On dirait vraiment qu’il s’adresse à des bourricots ! Au fur et à mesure qu’il developpe, je me sens pris de vertige.
– Attendez ! Mais c’est le raisonnement que j’ai suivi !
– Ah bon ! Te sens-tu capable de continuer à ma place ?
– Bien sûr ! Ce que je fais sous la surveillance de tout le monde. Seul à avoir trouvé la solution, je récupère un quinze sur vingt. Explication :
– J’ai estimé que tu ne l’as pas fait exprès.

Avez-vous compris l’embarras de monsieur Cortes ? Bien que toute sa mise en scène ait été préméditée pour me mettre à l’épreuve devant tout le monde, il ne pourra jamais être complètement lavé de tout soupçon. La solidarité entre juifs est connue ! N’est-ce pas ?
Heureusement que l’allemand veillait ! Consterné de voir ma moyenne faire un bon spectaculaire, il trouva la parade : ma note de valeur morale fit une chute vertigineuse. Il avait trouvé le moyen de me gifler une fois de trop et, par dessus le marché, de sanctionner une crapuleuse solidarité dont l’évidence lui paraissait indiscutable !

LE TERRORISME , LA MORT


Voici venu le moment d’exorciser mes peurs en les racontant. Sur le point de quitter ce pays, je ne veux pas garder pour moi les séquelles d’une part d’histoire qui lui appartient. Pour lire le mot fin, il est nécessaire de tourner toutes les pages jusqu’à la dernière…
En dix neuf ans d’existence, j’ai vécu vingt six ans de terrorisme. Rompu à celui de l’alcoolisme, j’ai été cueilli par celui des armes dès l’âge de douze ans. Reçue en supplément, cette ration indigeste m’a enseigné qu’aucune cause n’est assez bonne pour justifier un tel mépris de la vie. Consterné par cette folie meurtrière, je suis rassasié de mon espèce. Ce qu’elle me réserve au dessert n’excite pas ma convoitise. Je ne suis pas pressé de devenir un homme.
C’est une drôle de justice que de frapper l’innocent pour faire trembler le coupable. Au hasard de sa trajectoire, c’est la grenade qui fait le tri. Le héros lui, court déjà. Au bout de sa fuite, l’attend une médaille ! Il faut tirer la leçon de ce grand courage.

Quelquefois, le héros se fait prendre…

Je suis accoudé à ma fenêtre. La journée tire à sa fin mais la nuit n’est pas encore tombée. Un coup de feu et c’est le drame. J’entends des cris et j’aperçois un grand jeune homme dévalant la rue à toute allure en direction du palais Hardoin. Il brandit un pistolet encore fumant et pointé vers le haut. Il ne reste au terroriste qu’une cinquantaine de mètres à parcourir pour s’engouffrer dans le quartier arabe mais, sa chance l’abandonne. Il est vite rattrapé par les quelques juifs qui se sont lancés à sa poursuite. Jeté à terre, il est vite désarmé et un terrible lynchage commence. Six ou sept personnes s’acharnent sur lui avec une sauvagerie qui me fait frémir. Coups de poings et coups de pieds pleuvent pendant une interminable minute. Le spectacle est hideux. Mal en point, le terroriste est quand même remis aux forces de l’ordre. Il vient de tuer un jeune juif, militaire en permission qui prenait délicatement congé de sa fiancée, cinquante mètres plus haut. Bien plus tard, le héros apprendra que sa victime n’était autre que son meilleur ami juif. Il n’avait pas reconnu celui avec qui il partageait ses jeux d’enfant. Il y eut remise de médaille mais à titre posthume et dans l’autre camp. Est-ce que le justicier a tiré la leçon d’un tel combat ?

Pour satisfaire à quelque obscure stratégie, la révolution algérienne avait choisi de sacrifier la cohabitation avec la communauté juive, faisant fi des affinités naturelles que cette dernière avait développées avec la communauté arabe.
Je me suis toujours demandé ce qui a pu justifier l’assassinat de Raymond, célèbre chanteur judéo-arabe et beau-père d’ Enrico Macias. Sa musique était un hommage à la culture arabe et ses chansons n’étaient que tendresse à l’état pur.
La mort était en besogne. Sournoise et imprévisible, ne faisant pas de détails, elle choisissait son moment pour frapper et, lorsqu’elle faisait mine d’hésiter, c’était pour le plaisir de faire trembler. A plusieurs reprises, nous nous sommes observés dans le blanc des yeux. Bien qu’innocent, j’ai été épargné. Comme quoi, l’injustice non plus n’est pas la même pour tout le monde !
Notre première rencontre m’impressionna :

Je me trouvai pratiquement seul au croisement entre la rue Thiers et la rue Grand, quand soudain, des tirs nourris crépitèrent de toutes parts. Je me mis à courir comme un fou, rebroussant chaque fois chemin, quelle que fût ma direction. Le mitraillage m’encerclait et le bruit des détonations se rapprochait de plus en plus. Paniqué et essoufflé, je cherchai désespérément une issue. Et ben, pour quelqu’un qui se croyait blindé !
Mon existence me devint si soudainement précieuse que je me fis le serment de la défendre envers et contre tout, snobant lamentablement le ricanement de son misérable contenu ! Cette… révélation précéda le miracle ! Une porte s’ouvrit et j’eus juste le temps de m’y engouffrer pour haleter en toute sécurité. La peur de mourir avait fait ramper les ingrédients que mon amour propre avait sélectionnés pour présumer de mon courage. J’étais en panne sèche à force de ravaler ma salive !

La deuxième fois, la mort me fit un petit clin d’œil :

Un soir de balade sur l’esplanade, place de la brèche, je déambulais tranquillement parmi la foule en compagnie de quelques copains, dont Marc Moroy. Au fond de cette immense place, s’alignaient plusieurs marchands de glace qui étalaient leurs merveilles. Je raffolais particulièrement de ces sorbiers citron piochés dans de grandes sorbetières et généreusement servis dans de substantiels gobelets. La cigarette que je fumais ensuite me procurait un réel plaisir.
Le spectacle qui s’offrait à mes yeux fut soudain troublé par le geste tournoyant d’un jeune arabe qui venait de lancer un projectile du haut de la rue surplombant la place. Lancer des pierres pouvait être un jeu ou une bataille rangée entre bandes rivales. Nos réflexes étaient aiguisés. Marc et moi nous apprêtions à renvoyer à l’expéditeur ce qui s’était brisé à nos pieds. Mais… une pierre ne se casse pas en morceaux ! Intrigué, je me mis à observer de plus près, le plus gros débris que j’avais ramassé. Je tenais à la main une grenade mal dégoupillée. Ses parois internes étaient recouvertes d’une poudre brunâtre et l’éclat de la cuillère ne laissait plus de doute quant à sa nature. Sans réfléchir, je m’étais précipité vers la patrouille de CRS qui montait la garde quelques mètres plus loin. Celui à qui je montrai l’objet se mit à hurler :

– Jette ! Vite ! Ca peut exploser !

L’esplanade fut évacuée. S’il avait explosé, l’engin de mort m’aurait réduit en bouillie et Marc se serait débarrassé du seul obstacle qui le séparait de Marie, la fille que nous nous disputions loyalement, du moins, je le croyais.
En ces lieux maudits, la vie et la mort ne cesseront plus de rivaliser implacablement. Quant au héros, il n’y a rien à dire, si ce n’est, qu’il devra mettre une croix sur sa médaille. Ne se doutant pas qu’il est aussi un pion, sans état d’âme, il sèmera la mort une prochaine fois. La victoire sur le colonialisme en dépend !
Que dire de ces deux colonialistes complètement criblés d’éclats après l’explosion d’une grenade de meilleure qualité ! Cette fois, la mission du terroriste consistait à frapper en plein quartier juif.

La rue Caraman était une cible idéale. La grenade fut jetée d’une voiture qui poursuivit sa course à folle allure. Quelqu’un hurla le fatidique ‘couchez-vous ! Une grenade !’ J’eus le temps de me jeter à terre, le long d’un véhicule en stationnement, et… la chance de me relever indemne.

Près de moi se dressait une jeune et grande dame. Immobile et silencieuse, cette malheureuse était pétrifiée par l’horreur. Le bébé qu’elle serrait fortement dans ses bras avait le visage criblé de petits éclats. Sortie de sa torpeur au bout de quelques minutes, la jeune et grande dame dut affronter la terrible réalité : son bébé allait probablement mourir. Elle ne sentait pas la brûlure de ses propres blessures. Le monde s’écroulait autour d’elle. Son désespoir était insoutenable. Un si beau bébé ! Aucun discours ne peut tenir devant un tel spectacle ! Aucune cause ne justifie un tel gâchis ! La plus grande lâcheté de l’homme est de s’absoudre à ses propres yeux tout en se délectant dans la jouissance de sa bestialité. Qu’en penses-tu, beau héros ? Inutile de masturber la fatalité ! Son orgasme ne révolutionnera pas la connerie humaine. Il ne se reconnaît pas dans ton combat contre l’impérialisme français.

On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs ! Cet argument est stupéfiant de pauvreté. En dehors de son mauvais goût, l’homme s’apparente curieusement à ‘l’omelette’, où le jaune et le blanc se morfondent dans une terne rivalité. C’est la saveur de son triomphe qui l’emporte sur l’honorabilité de la couleur qu’il se choisit ! Tué dans l’œuf, le discernement est un poussin qui ne sortira jamais de sa coquille. Le seul courage de l’homme est d’admettre sa lâcheté naturelle. Le reste, c’est du pipeau !

Oh, je sais ! Je vous déplume l’épiderme avec mes boniments ! C’est vrai que si on ne casse pas l’œuf, on finit toujours par rôtir le poulet ! Voudrait-il finir à la coq qu’on l’enverrait ailleurs se faire… dorer ! Dans tous les cas, Le roturier qui se ‘poêle’ le moins, c’est le dindon de la ‘fa…ble’ qui, noblesse oblige, doit passer à la casserole ou se farcir la rôtissoire.
Juif, je ne me sens en sécurité nulle part. Arabe, je tourne en rond car j’ai le sentiment de m’inviter à une réception à laquelle je ne suis pas convié. Français ? Hé ! Oui, Français ! Pas Gaulois mais… Français ! N’est-ce pas la couleur idéale pour faire le tri ? Le bleu, le blanc et le rouge se marient fort bien ! Au diable l’ironie ! Même si cela fait se gausser les hilarants hippies aux blondes et gauloises chevelures dont les pères fouettards échappèrent au quadrillage des légions romaines, tout mon être se reconnaît dans cette culture qui l’a façonné.

Bref ! Si je veux rester Français, je reconnais à la majorité arabe le droit de se déterminer démocratiquement et selon ses aspirations les plus légitimes.

Par contre, l’injustice, drapeau de tous les salauds de la terre, n’a ni frontière ni idéal. Dés que l’on s’attaque à un innocent, on se démarque. Il est cruellement cynique de sacrifier la solidarité humaine à des considérations de haute stratégie. La guerre est une calamité. C’est toujours la haine qui en sort victorieuse…
Gilberte Beïtoun est morte. Age : quinze ans ? Parfois, nous faisions ensemble une partie du trajet qui menait au collège.

Elle ne me laissait pas indifférent, loin de là ; je découvre que, bizarrement, l’artichaut qui battait dans ma poitrine faisait une feuille de chaque beau visage. Le hasard voulut que son père se trouvât dans les parages au moment de l’explosion. Se précipitant au chevet de la victime, il repoussa les longs cheveux de la toute jeune fille ensanglantée et reconnut sa propre fille. Elle expira dans ses bras, victime de la haine brutale. Un terroriste ne provoque pas en duel ! Si l’innocence à bon dos, pourquoi affronter son regard désarmant ? Ce vaillant combattant est simplement dépassé par son goût immodéré de l’omelette. Un œuf de plus ou de moins…


La communauté juive en eut assez. On n’avait jamais vu autant de coreligionnaires réunis derrière un cercueil. Après l’enterrement, quelques groupes de jeunes juifs se déchaînèrent, aveuglés par la fureur. Ils mirent le quartier juif en effervescence et s’attaquèrent, à coups de poings et de pieds, aux quelques passants arabes dont le tort était de ne faire que passer. Là aussi, la dignité humaine fut bafouée. En remontant la rue Thiers, j’aperçus Mayof, un de mes copains arabes. La terreur se lisait sur son visage. Il habitait le quartier, à deux cent mètres de notre point de rencontre. Je courus vers lui et passai mon bras autour de son cou pour dissimuler son visage. Nous marchâmes ainsi enlacés, jusqu’au portail de sa maison. Mes pas me dirigèrent ensuite vers la grande place qui donne sur le lycée Laveran.

Le spectacle de ces quelques ‘musclés’ se démenant dans tous les sens pour trouver une gueule d’arabe à casser, m’était odieux. Le dégoût l’emporta sur la consternation lorsque, à une trentaine de mètres de moi, je reconnus mon cousin Franck qui était en train de s’en prendre à deux vieillards arabes, tout de blanc vêtus. Le turban et la djellaba, vénérables témoins de leurs grands âges, n’avaient pas arrêté ce triste sire qui, après avoir précipité un premier homme à terre, n’avait pas hésité à le coiffer du bidon de lait qu’il tenait à la main. Arrivé à temps pour l’empêcher de faire subir le même sort à la deuxième personne, je me mis à le traiter de tous les noms tout en immobilisant son bras. Mon Dieu, comme j’avais honte!

Furieux de n’avoir pas été plus rapide pour lui éviter une telle humiliation, je tendis ma main au vieil homme afin de l’aider à se relever, tandis que du haut de mes quinze ans, j’accusai le ciel d’avoir permis une telle infamie. Gilberte était une douce biche aux yeux tendres. Je suis sûr qu’elle n’aurait jamais toléré qu’on moleste des innocents pour venger sa mort.

Pas au bout de mes tribulations en direct avec la mort, j’ai aussi vécu une situation où, c’est à la compassion d’un Arabe que je dois d’être encore en vie…

Ignorant que la population arabe avait programmé une grande manifestation en faveur de l’indépendance nationale, je m’étais aventuré vers la rue Rohaul de Fleury. Je venais du quartier de Bellevue où nous étions hébergés. Fuyant la rue Thiers et la proximité de la grande synagogue, nous nous étions réfugiés chez la tante Tlaki. La rue était déserte. Plus j’avançais plus je trouvais curieux de ne rencontrer personne. Contraste saisissant, je me vis soudain au beau milieu d’une bande de jeunes manifestants arabes qui avaient surgi d’une petite rue adjacente. Encerclé par une bonne vingtaine d’émeutiers dont une partie brandissait des couteaux, je ne donnai plus cher de ma peau. Les yeux fermés et oubliant d’avoir peur, j’attendais le pire. C’est un arabe à l’âge mûr qui me sauva. Me faisant un rempart de son corps, il fit face à mes agresseurs et leur intima l’ordre de déguerpir. Au rendez-vous, la mort n’avait pas prévu que le ciel enverrait l’ange Gabriel pour qu’il n’y ait point de sacrifice.

Je dois dire que si notre famille n’a pas été touchée, cela ne tient pas seulement du miracle !
A tort ou à raison, j’ai toujours pensé que la proximité immédiate du quartier arabe était un rempart protecteur en ce sens que, nous étions connus plus que nous l’imaginions. Avant que les barbelés installés par l’armée, juste après notre porte, ne tracent la ligne de démarcation entre le quartier arabe et le quartier juif, j’étais une des rares personnes à m’enfoncer dans les dédales de Sidi djless, véritable labyrinthe de ruelles aux voûtes creusées dans la roche. J’allais chercher mon copain Mérita et nous prenions ensemble la longue route du collège. Nos aînés s’étaient connus dans les mêmes circonstances. Les Merita étaient de beaux garçons et leur comportement témoignait d’une saine éducation. Je me sentais en sécurité et j’étais fier de cette amitié que nos âges tenaient à préserver. Mon copain était fier d’être arabe et les arabes pouvaient être fiers de lui.

Il y avait aussi Leïla notre voisine qui occupait depuis toujours la grande pièce à l’autre extrémité du couloir. Le grand Salah, son fils et le petit Salah son neveu, étaient mes compagnons de jeux. Leïla était affectueuse comme l’eut pu être une tante. Elle avait vu grandir tous les enfants de la maison. Sachant tout de nous, elle savait aussi que nous ne militions à aucune des mouvances politiques du moment. Elle le faisait sûrement savoir d’autant que, bien plus tard, j’appris qu’elle était à la tête d’une cellule révolutionnaire arabe.
Un jour, notre quartier s’enflamma. L’armée avait probablement repéré un commando de fellaghas. Les rafales de mitraillettes crépitaient sans discontinuer. Tous volets clos, nous allions d’une fenêtre à l’autre et d’un étage à l’autre, pour prendre la mesure du danger qui menaçait à nos portes…

Je me revois dans l’atelier de mon oncle Émile, en train de loucher à travers les persiennes…

Apparaît soudain, un tout jeune Arabe en pleurs et tournant en rond, complètement paniqué. Sans consulter mon oncle, j’ouvre la fenêtre, (à hauteur du rez-de-chaussée) je saute par-dessus comme je le faisais souvent par jeu, je saisis l’enfant et le brandis. Un des ouvriers de mon oncle l’agrippe et l’introduit à l’abri. Sans demander mon reste, je repasse de l’autre côté de la fenêtre après un rétablissement. J’ai le trouillomètre à zéro. Pour rassurer le môme, nous le conduisons à l’étage, chez la ‘tante’ Leila. A la fin de l’alerte, la population commence à s’aventurer à l’extérieur et l’enfant est rendu à ses parents. Avec le recul, je suis à peu prés convaincu que cet événement contribua à faire de nous des intouchables. De même, lorsque des représailles européennes s’annonçaient en coulisses, avant de sortir, je faisais souvent une halte en haut de l’escalier, pour conseiller à Leïla de ne pas s’aventurer au dehors. Je n’avais pas besoin d’en dire plus. Ne me doutant pas que je m’adressais à une activiste, je n’imaginais pas qu’elle pouvait transmettre l’information en haut lieu.

Dans tous les cas, cela n’aurait rien changé à mon comportement. C’est vrai que pour le moins, nous lui devons un chandelier à sept branches ! D’ailleurs…

C’était un vendredi soir, César mon frère et sa femme Josette étaient venus dîner à la maison. Josette attendait son premier bébé. Arrivé quelques minutes avant la déflagration du pain de plastic, mon père fut soupçonné de l’avoir placé en bas de notre immeuble. Le voisinage arabe se déchaîna et entreprit d’investir notre logis pour nous faire la peau. Leïla dût user de toute son autorité pour le leur interdire :
– Puisque je vous dis qu’il n’y est pour rien ! N’essayer surtout pas de leur faire du mal ! Sachez qu’il vous faudrait passer d’abord sur mon corps !

Cette fois, le terroriste était un juif illuminé que l’ OAS avait missionné pour nous plastiquer. Motif : figurent sur la liste des demandeurs de visa pour fuir lâchement le pays.
En attendant, c’était le quartier qu’il fallait fuir au plus tôt ! Plus efficace que toutes les clôtures de barbelés d’ Algérie, la présence de Leïla était le garant de notre sécurité.

Alors que les choses allaient de mal en pis, Leïla dût s’absenter plus longtemps que de coutume. Les manifestations violentes se succédaient et la foule arabe n’hésitait plus à scander l’incontournable ‘mort aux juifs’. Au cours d’une de ces démonstrations délirantes, les arabes avaient réussi à balayer la barrière et s’étaient répandus autour de notre maison. Convaincus qu’ils parviendraient cette fois à forcer notre porte, nous nous étions postés devant, prêts à vendre chèrement notre peau. Armés d’un grand couteau, d’un rasoir et d’un pistolet, mon copain Willy Katz, mon père et moi étions le plus pathétique des remparts. Il était entendu que les balles de mon père ne devaient servir qu’à donner une mort plus douce à ma mère et à mes deux petites sœurs. Pas très pressée d’intervenir, l’armée était tout de même arrivée à temps pour empêcher l’hécatombe. Profitant de cette accalmie, nous nous étions retranchés dans la synagogue jouxtant notre demeure.

L’expression populaire ‘avoir la pétoche’ est puante de vérité. Quand la peur prend aux tripes, la matière a vite fait de détrôner l’esprit. Alors, l’homme n’est plus qu’une loque, un boyau qui n’aspire qu’à se soulager en trônant sur le premier siège à sa portée. Ce n’est pas ragoûtant, mais la merde a le mérite de lui rappeler que sa condition le subordonne à plus d’humilité.
Je peux dire que j’ai eu la plus grande pétoche de ma vie au lendemain de cette escapade en des lieux plus sûrs.
On aurait pu comparer les portes de la synagogue à celles d’une petite forteresse. Pourtant, l’illusion d’être enfin à l’abri n’avait pas duré. L’horreur qui me guettait dépassait de loin tout ce que j’avais pu vivre de terrifiant jusqu’à ce jour…
C’était à croire que toute la ville s’était donnée rendez-vous aux pieds du temple de Dieu. Ce dernier était probablement le seul à briller par son absence. Le bruit d’une ville en révolution est indescriptible. L’expression sonore de la folie collective est un enfer pour l’oreille humaine. Assaillie par l’inimaginable, la conscience se met à lanciner sous la torture, ne sachant à quel sens se vouer. L’écho des youyous et le crépitement des armes automatiques étaient les seuls signes reconnaissables dans ce jaillissement apocalyptique. Sorti d’une nouvelle dimension, ce furieux déchaînement de la violence avait un effet paralysant. En proie au délire, les hommes s’étaient répandus dans les rues avec femmes, enfants et fusils. La clameur était mobile. Faisant mine de s’éloigner, elle revenait toujours plus menaçante. Subissant le pétrissage de ses formes par ce mouvement ondulatoire, la frayeur avait la nausée.

La synagogue était complètement barricadée. Il fallait grimper sur le toit pour évaluer la situation…
La douleur au ventre, je m’avançais péniblement en rampant sur les quelques tuiles qui séparent la trappe de l’arête du toit. Ma progression hésitait peureusement sur les derniers décimètres. Quelques quinze mètres plus bas, une hallucinante marée humaine offrait un spectacle insoutenable. L’hystérie qui se dégageait de ces hommes et de ces femmes ruant dans tous les sens, me donnait l’impression d’être satellisé sur une planète démente. Les hurlements frénétiques montaient pour s’emparer de mes tempes qu’ils martelaient sourdement et l’air que je respirais faisait un détour pour oppresser ma poitrine. Cet hymne à la sauvagerie se dévoyait dans une épouvantable et fracassante expression de la haine exacerbée. La fête dégénérait, consacrant les noces de la bestialité et de l’obscénité. J’étais doublement anéanti, tant à l’idée que ma famille puisse tomber entre leurs mains que… par l’odeur de ma pétoche. J’étais prêt à coloniser ce toit jusqu’à la fin de mes jours.

Je vous tire mon chapeau ! Je vous bassine ! Je vous explose la tête en vous récitant la guerre d’ Algérie en diagonale et, plutôt que d’aller dormir, vous ne trouvez pas mieux que de me faire la morale ! Ca va ! Ca va. Je n’ai rien colonisé du tout!

Je suis descendu du toit et pour ne rien vous cacher, je me suis lavé. Il fallait bien laisser la place au turban qui a converti cette synagogue en mosquée ! Toutefois, cette mise au point n’exclut pas que, rien ne m’aurait délogé de ce toit si je m’étais douté que j’allais tomber de si haut, ce jour de mes dix sept ans, à six heures tapantes, lorsque ce militaire et son fusil me cueillirent en bas de chez moi. Si ce genre de tuile devait vous tomber dessus, ne vous avisez surtout pas à jouer au petit soldat ou… au chat et à la souris ! Croyez-moi ! Toute tentative de vous échapper en escaladant la gouttière est vouée à l’échec. Avant de sombrer dans l’assoupissement, laissez-moi vous miauler cet épisode, on ne peut plus farfelu.

Le soporifique ronronnement de mes souvenirs m’indispose tout autant, mais… moi ! Je suis poli ! Alors ! On avance ?


J’ai bientôt dix sept ans, il est six heures du matin. Je suis cueilli en bas de chez moi par un militaire et un fusil.
L’armée a lancé une opération de ‘ratissage’ dans plusieurs quartiers arabes dont Sidi djless, quartier voisin que la barrière de fils barbelés ne sépare plus du mien, et devenu entre-temps, un sanctuaire où seul un fou se serait aventuré. Me menaçant de son fusil, le soldat m’enjoint de monter la rue du mauvais côté, après avoir poussé l’extrémité de la clôture qui, pour l’occasion, avait été désolidarisée du mur encadrant l’entrée de notre immeuble. Effrayé, j’amorce un mouvement de recul jusqu’à sentir la fameuse gouttière dans mon dos. Une idée me traverse l’esprit mais, comme vous le devinez, je l’abandonne aussitôt. C’est que dans cette mise en scène, le rôle du chat ne m’est pas dévolu ! Tentant de faire diversion, je la joue ‘smart’ et lui souris, ce qui a pour effet de le faire bondir ! Il faudrait que j’arrête de déconner, on se croirait vraiment dans une bande dessinée de Tom et Gerry !

Je ne sais pas quelle est la taille limite pour être réformé, mais celle du fusil a un effet très réducteur sur l’homme. Un coutelas rendrait justice aux proportions.


– Attendez ! Je suis français ! Je vais vous montrer mes papiers… je suis cheminot… je me rends…
– Je ne veux pas le savoir ! Allez ! Avance ! Suis ce chemin et tu verras bien où il te mènera…
– Je ne suis pas sûr que vous réalisez ! Je suis français ! Votre rôle est de me protéger, non pas de m’envoyer vers une mort certaine ! Cet endroit est un véritable coupe-gorge !
– Je ne veux pas le savoir ! Tu vas y aller, oui ! Je vais compter ! A trois, je tire !
Mais c’est qu’il est train de me mettre en joue, ce con ! Je suis tombé sur le soldat le plus con de l’armée française ! J’ai beau protester mais rien n’y fait.
– Un… Deux…
La mort dans l’âme, je m’interdis d’en savoir plus sur la hauteur de son QI et m’engage sur la côte la moins dangereuse. Seul un bègue oserait espérer qu’il se mélange les pédales en comptant ! Au bout de cent cinquante mètres en ligne droite, j’atteins le labyrinthe et mon avancée dans ses dédales est un véritable cauchemar. La route est déserte. J’attends la mort à chaque seconde. Cette sorcière me fait marcher en zigzag. J’avance toujours sans rencontrer âme qui vive. Confusément, j’ai souvenance qu’en continuant en direction du Nord, on finit par aboutir au souk qui jouxte la rue des cigognes, où habite la tante Tefaha, sœur de mon père. Vingt minutes plus tard, une effrayante clameur parvient à mes oreilles. Au bout d’un des boyaux de cette énorme fourmilière, j’aperçois la lueur du jour. Je m’y précipite et débouche sur l’immense place du marché où des milliers d’arabes ont été massés. Pour la première fois, j’en veux à mes parents de m’avoir fait juif. C’est vrai ! C’est fatiguant d’être toujours en minorité !

Mais pourquoi ne se décident-ils pas à me lyncher ? Les Arabes ont pourtant de bonnes raisons d’être excités ! J’entends autour de moi que l’armée les a tirés de leur sommeil avec une rare brutalité. Les plus vieux osent montrer leurs courroux. Les autres serrent les dents. C’est une drôle de pacification que de traiter la population arabe comme du bétail ! Puisque je suis toujours en vie, autant en profiter pour libérer ma lâcheté en cautionnant bruyamment la révolte contre l’oppression française. Mes insultes s’adressent surtout à la demi-portion au grand fusil. Au bout de plusieurs heures d’attente pour contrôle d’identité, je vois enfin mon tour arriver. Je tends ma carte d’identité au CRS qui me regarde étonné…

– Mais… que faites-vous là ?
– J’aimerais bien retrouver celui qui m’y a envoyé, mais… sans son fusil !

PS : si tu te reconnais dans la peau de ce fils de pute au grand fusil, n’aie aucune crainte ! Je ne te considère responsable, ni de ta gueule, ni de ta taille, ni de ton QI, encore moins, de la profession de ta maman ! De plus, c’est grâce à des gens comme toi qu’on trouve les dits ‘Arabes’ plus sympathiques !

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