2 février 2023
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Sur la délégitimation de la personne dans la société française

A l’inverse, les positions de spécialistes foisonnent, spécialistes de l’économie, spécialistes du salut, spécialistes de l’identité…Et avec les spécialistes, co-évolutivement, surabondent les cages, cages identitaires, cages sociales, cages administratives, cages morales. Et derrière la fragmentation des cages, se profile la guerre de tous contre tous, de chaque prison particulière dressée face à toutes les autres.

Ceci procède largement d’une tournure d’esprit, religieuse par certains aspects, dont l’objet est à la fois anthropologique, politique et social. Cette configuration philosophique bute sur l’idée qu’un individu puisse avoir vocation à être légataire, gestionnaire et expérimentateur de la totalité du monde. Toute imprégnée de l’idée d’égalité par le bas, et d’une méfiance profonde vis-à-vis de la personne, elle ne conçoit, avec raison, la liberté de prendre en charge le bien commun que comme une prérogative royale. Et plutôt que de transfigurer la royauté pour l’accomplir en chacun, il lui apparaît préférable de dire qu’elle n’est en personne. Ce processus se fait à un prix redoutable : la confusion.
De fait, à la prise en charge libre du monde se substitue le « geste citoyen », lequel ne peut avoir pour tous qu’un bénéfice à très court terme. En effet, la prise en charge libre a comme corollaire le doute, mais aussi une relative liberté de l’homme face à ce qu’il construit en commun, et une capacité de réflexion stratégique à son égard. Le « geste citoyen » est le plus souvent un geste de conformité sociale, et d’expulsion du doute : il amène à traiter un problème déjà identifié et ne participe aucunement à l’efflorescence des processus de création sociale. Quand le « geste citoyen » tend à remplacer la responsabilité, y compris dans des domaines qui ne sont pas forcément politiques, quel est l’avenir ?

Il est alarmant que l’essence même du renouvellement de l’âme d’un peuple, ses myriades d’existences singulières, chacune avec son génie propre, paraissent ne pas pouvoir se réunir en un destin commun. C’est cette impuissance à être activement ensemble, plus que la sclérose de nos systèmes formels, qui s’annonce comme le fond d’un problème aux manifestations protéiformes.

Où les symptômes les plus divers convergent vers une même maladie.


Un matin de semaine devant une église, une bigote chenue reprend un quidam, lequel a jeté par terre un papier gras, et l’enjoint de le ramasser. Réponse : « il y a des gens payés pour ça ! ».
Quelque part sur les franges du massif central. Depuis la construction d’une autoroute, les cantons qu’elle traverse, vieilles terres à loups, s’urbanisent de façon totalement anarchique, amenant un paysage mité par des villas « mon repos », et la dislocation de la civilisation rurale. Aucune consultation, aucun projet issu de ce territoire n’a porté cet état de fait. Nécessité nationale oblige.
Même ordre d’idées, un propriétaire reçoit une lettre d’EDF, l’informant de la décision de faire passer des lignes à haute tension sur son terrain. Son assentiment est requis, non pas sur le principe, mais sur le montant de l’indemnisation. Son avoir est saccagé sans recours possible. C’était une terre de famille, et une garantie pour l’avenir. Aucune importance.

2003, mobilisation générale sur l’Irak. Le pays ne veut ni la guerre, ni une controverse de fond sur la question. La France à peur de débattre : de partout on appelle à la modération. Une crainte diffuse entoure l’expression des divergences et le risque moral. L’on recherche avant tout l’unanimité. Le président suit, pendant que dans les queues de manifestation, on crie « mort aux juifs ». Tous unis dans un bel élan vertueux. Un irakien en exil, cependant, s’interroge en privé « et nous là-dedans ? ».

2005, on peut trouver des arrangements avec les polygames(1), dixit un ministre. La République se sépare lentement de la France, devenant une entité conceptuelle détachée de toute continuité culturelle et de toute inscription historique et humaine.

2005, encore, l’Education Nationale, dépositaire du plus précieux de la nation, ses enfants, prévoit de recruter 45 000 jeunes pour l’assister dans sa mission. Lesquels nouveaux embauchés le seront en fonction de leur situation de difficulté antérieure, et en prenant garde à bien refléter la diversité sociale de la France. Tout le monde a compris. Aucune référence à l’excellence. Les écoles privées catholiques, depuis plusieurs années consécutives, refusent du monde.

Emeutes de l’automne 2005 : en réponse, le gouvernement débloque une centaine de millions d’euros. Est efficace, donc légitime dans le débat public, celui qui associe ressentiment et cocktail molotov. Le passage par les voies légales comme cadre à l’action ou à l’expression tend à apparaître comme un gage de naïveté.
Emploi constant d’une violence sourde, unanimisme, choix arbitraires, prééminence du spécialiste : tous ces exemples, à un degré ou un autre, sont le fait d’une société malade de l’ignorance de la personne au bénéfice des idées. Et la première de ces vues de l’esprit, la justification originelle, bien que plus ancienne, s’est cristallisée à la Révolution : c’est celle de l’intérêt général (2). Elle y est, et non la justice ou la morale, le maître du monopole de la violence légitime. La France est un pays où l’on souffre parce que cette pensée d’ordre quasi-religieux, dans tous l’éventail de ses applications se substitue à toute forme de bien commun et de compromis.
C’est sur une tension entre celle-ci et les droits humains qu’est largement fondée la République, en n’ayant pas fait évoluer le compromis entre les formes d’une démocratie et les prémisses d’un Etat autoritaire.

De l’intérêt général comme justification de la loi du plus fort.

Cet intérêt général est la légitimation ultime de l’Etat, des appareils politiques et technocratiques. Il est fondé sur l’expertise de réseaux et de structures disproportionnés au regard des moyens du citoyen. Il permet à chaque décision politique d’être écrasante, puisqu’à la personne ou à la communauté humaine charnelle il oppose la multitude. A celui qui, concerné par une action de l’Etat, souhaite s’y confronter, l’intérêt général est appliqué, comme un démultiplicateur de force, qui met en minorité tout adversaire. Il induit de plus l’idée insidieuse, et nourries de nos tréfonds culturels, que l’opposant à l’action de l’Etat est un ennemi du peuple, sinon avéré, du moins en puissance. La survivance d’une mythologie nationale n’est pas sans conséquences, en particulier si elle est issue d’une révoluton.
L’intérêt général, posé comme fondement d’une nation, tend à développer et légitimer une forme de pensée qui se situe entre les substrats cognitifs claniques de la mafia et ceux de l’Etat soviétique. En effet, aucun citoyen, aucune communauté, aucun terroir, aucun territoire ne peut s’opposer à la puissance légitimante de l’intérêt général national. Et puisque la nation ne peut à cette échelle être prise en charge en démocratie directe, nul ne peut échapper au pouvoir insensé des quelques hommes et de l’appareil chargés par délégation de la gérer. Une fois ce rapport de force installé au sommet – cette idée que la partie en dessous se soumet à celle qui l’englobe – la violence légitimée n’a plus qu’à irradier tous les échelons, imposant une loi sans limite, celle des représentants du plus grand nombre (3). Cette idée de l’intérêt général grippe la démocratie en introduisant à sa tête une légitimation de la violence et du rapport de force comme méthode de gouvernement. En ceci, elle tend vers une ressemblance avec les justifications mafieuses.

De l’intérêt de la soumission comme fondement du politique.


Mais il ne suffit pas de poser ainsi cette méthode de gouvernement et de la justifier par l’intérêt général, il faut aussi étayer les fondations de cette légitimation. C’est en ceci que ce système cognitivo-politique est soviétisant: se posant comme fondement de la morale publique, il se doit être accepté. Une cléricature apte à légitimer ce processus est nécessaire. Celle-ci sera d’autant plus naturellement irrecevable pour le citoyen que cette morale publique se présente comme l’exact inverse de la morale privée, du moins de la morale judéo-chrétienne qui prévalait jusqu’il y a peu dans notre société.

La morale privée condamnait la loi du plus fort, l’obstacle est tourné en associant plus ou moins tout contradicteur à l’image stéréotypée d’un oppresseur potentiel – évoluant selon les époques – et en lui opposant la somme des faiblesses individuelles (4) réunies dans l’intérêt général, lequel est ainsi irrépressible. Un petit propriétaire terrien s’opposant à EDF, ou un chasseur au passage d’une autoroute, ou à la gestion directe de son territoire par un ministère, se trouve très rapidement « koulakisé », transformé de façon insidieuse en ennemi des faibles, représentés par l’intérêt général.

De plus, tout individu qui s’oppose à l’intérêt général, qui tente d’user de sa parcelle de pouvoir sur le monde – parcelle censément inaliénable – peut être dépossédé de celle-ci. La conséquence est que l’intérêt général, qui se légitime comme étant l’union du plus grand nombre – comme, en gros, plus de pouvoir aux faibles – est l’outil par excellence de maintien des faibles dans leur faiblesse. Le pouvoir d’agir sur les choses, la possibilité de prendre en charge la communauté, le monde ou la nation dans laquelle ils vivent leur est refusé. S’ils le faisaient, ils gagneraient individuellement en force, et justifieraient que l’intérêt général broie leurs efforts. Le seul moyen alors de profiter de l’intérêt général est de rester soumis, d’exercer sa liberté dans les cases prescrites, par définition quasi inoffensives et de bénéficier des miettes du système. L’intérêt général transforme le désengagement en stratégie payante pour le citoyen. Formalisé du point de vue de la pure ingénierie sociale, le procédé est imparable.

On mesurera bien toute la différence avec le principe de la force publique mise au service de la loi, laquelle loi étant librement débattue entre tous, et surtout buttant sur les droits inaliénables de la personne. Dans notre République, peu de droits résistent à l’intérêt général. Notre société est bonhomme, mais qu’on ne s’y méprenne pas, les fondements de la Terreur sont loin d’être totalement expurgés. Il y a là une antinomie sérieuse entre une pensée de puissance, celle de la république, et une morale privée traditionnellement centrée sur la liberté individuelle et la douceur de caractère. C’est à cette antinomie, sensible à beaucoup, y compris chez nombre de serviteurs de l’Etat, que nous devons de ne pas avoir été totalement dévorés par cette pensée républicaine fondée sur l’intérêt général. Mais les frictions sont rudes, et la tension, constante depuis plus de deux siècles, tiraille sur plusieurs fronts.

Archétypes creux et idéaux funestes : la fin de la charité.


Tout d’abord cette pensée, par nombre de courants éducatifs entre autres, tente d’imposer son terrain. L’idée à faire passer est l’identité entre l’intérêt général et la morale personnelle. S’ils ne se raccrochent pas à la légitimité de l’intérêt général, les affections ou investissements intimes des Français ne sont pas recevables comme arguments légitimes dans le débat social, et encore moins dans la négociation politique. C’est le principe de la justification constante. Dans le domaine des affaires publiques, et jusque dans les recoins les plus intimes des relations sociales, rien ne peut être exprimé qui ne présente des marques de conformité idéologique. Le principe en est kafkaïen, qui impose à la pensée individuelle, doucement mais sûrement, de faire précéder tout raisonnement d’un effort de prophylaxie idéologique. C’est le parasitage progressif de l’esprit, et à des degrés divers, par toute une cohorte de censeurs, intégrés par l’individu, surgissant à chaque recoin de l’entendement pour redresser toute idée confuse avant qu’elle ne devienne une pensée cohérente.

Ces archétypes ont double forme : pareils à Big Brother, ils sont à la fois bonhommes et terrifiants, maniant la récompense et la condamnation. Ils ont comme archange putatif le prototype du saint laïque, mélange d’Abbé Pierre et de Louise Michel, ou celui des inénarrables productions télévisuelles où la force publique, souvent féminisée, lutte contre les préjugés et/ou réinsère à tours de bras. Réinsérer dans quoi, au demeurant, on se le demande bien, mais la pensée de l’intérêt général ne peut se faire sans celle de la société en général, beauté aussi massive qu’évanescente, à la fois écrasante et insaisissable. Au passage, c’est ainsi que des drames humains qui appellent des réponses humaines, de l’ordre de l’interaction forte entre les personnes librement engagées, deviennent des questions d’intérêt général. Là où il faudrait la charité, au sens chrétien de soin des uns pour les autres et d’esprit d’amour, défile la cohorte des légitimations technocratiques à la misère humaine, suivie de la plongée dans le rapport de force. Le plus grinçant est que ces censeurs mentaux n’existent pas en tant que tels et sont essentiellement des archétypes.

Le drame, pour ceux qui s’enivrent d’intérêt général et veulent épouser corps et âme cette machinerie symbolique, c’est qu’ils restent quoi qu’il arrive, et de quelque fonction qu’ils se vêtent, des hommes et des femmes. Ils sont de ce fait souvent irrémédiablement hostiles, dans certaines parties de leur être, à cette idée d’intérêt général, en particulier quand il s’agit de vérités vivantes et intimes que le mot ne peut effacer, comme l’avenir des enfants. C’est pourquoi les responsables corrompus qui, n’ayant pu atteindre l’illumination républicaine, mettent un peu d’argent de côté au détriment du bien public sont dans l’ordre des choses. Par certains aspects, ils sont préférables aux hypothétiques et peu probables censeurs aseptisés, désexualisés, dévitalisés, qui auraient réussi à atteindre l’idéal de la fusion de leur morale personnelle avec la morale républicaine.

De l’inversion des valeurs comme programme politique.

Dans cette lutte entre morale individuelle et morale publique, il faut qu’à terme l’une circonscrive l’autre. C’est du moins ce qui est inscrit en filigrane dans le projet de toute pensée fondée sur l’intérêt général : déniant toute forme de légitimité à la personne, ne reconnaissant que celle du nombre, elle appelle comme fin dernière une morale personnelle procédant de la morale publique, et non l’inverse. Le nouvel homme issu de la Terreur ne décide pas des vertus publiques, il en est empli et se conforme à elles sans pouvoir décider de leur contenu. C’est pourquoi, se coupant de toute légitimité venant de l’histoire et de la libre volonté des personnes qui la composent, les discours qui agrémentent notre histoire républicaine tendent à devenir des ressassements ad nauseam de valeurs impersonnelles et générales, creuses et consensuelles.

Dans cette optique, l’Etat et le politique ne sont pas les simples instruments de l’accord des citoyens, mais un projet messianique et un horizon moral qui s’imposent à leurs sujets et, dans la mesure du possible à leurs consciences. C’est pour cela qu’outre la mise en place progressive des formes de censure douce dont nous venons de traiter, il importe d’opérer, lentement, longuement, par sédimentation, un renversement moral progressif, une inversion des valeurs qui fait désormais confondre le mythe rousseauiste de l’état de nature et le péché originel.

A suivre…

Notes

1. « Dans la famille malienne que je suis allé voir hier, le père a deux femmes, il est bigame. Eh bien, il a accepté de les séparer, et de prendre deux appartements. Et il nous disait “Je suis obligé de faire l’aller et retour, ça me coûte beaucoup en énergie”. […] On peut trouver des arrangements avec la République. » Propos d’Azouz Begag du 7/9/2005 sur Europe 1.

2. L’intérêt général est évoqué ici comme justification d’un rapport de force et d’une délégitimation de la personne comme acteur et sujet central de la vie en commun. Il ne s’agit en aucun cas du bien commun, réunion et dialogue des divers investissements personnels dans la prise en charge de la réalité.

3.Cela amène une question : dans quelle mesure, cette pensée ne génère-t-elle pas une hiérarchie sociale présentant tous les attributs de l’immuabilité ?

4.En ceci, cela rejoint un processus identifié par Tocqueville dans De la démocratie en Amérique : la puissance populaire, comme enjeu, support et instrument des rapports de force entre acteurs aristocratiques, cléricaux ou royaux (cf. DE TOCQUEVILLE, Alexis, Textes essentiels – Anthologie critique par J-L Benoît, Coll. Agora, Ed. Pocket, Paris, 2000, pp. 30-40).

février 2006

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